Après l'Appel à la désobéissance civile, un rappel du Bon sens
"Rester en contact avec ce qui est
L’appel au bon sens a sa justification face à l’attitude du raisonneur qui reporte indéfiniment l’action par les discours. L’homme de bon sens a certes pris le parti de la prudence, mais il a aussi choisi l’action et non son commentaire indéfini ou sa seule interprétation. C’est un reproche que nous adressons souvent aux hommes politiques, que de se montrer trop raisonneurs et pas assez raisonnables.
1) Cependant, il y a un point essentiel sur lequel nous devons insister. Il y a dans le bon sens une forme d’auto-référence du jugement et un sens de l’observation qui méritent d’être soulignés. L’homme de bon sens juge par lui-même et fonde ce qu’il sait sur ce qu’il voit. Ce n’est pas là une attitude qu’il faudrait renier.
Par contre, il est tout à fait étrange qu’une personne soit douée d’un bon sens à toute épreuve dans un domaine, celui de son travail, mais en soit par ailleurs dépourvue, quand il s’agit d’aborder des questions pratiques touchant par exemple au droit, à la morale, la religion, l’éducation ou même la santé. On peut être très pragmatique dans les affaires et par contre particulièrement simplet, crédule et inconséquent dans la conduite de la vie, en matière de religion ou de prescription morale.
Pourquoi ne savons-nous pas mettre en accord ce que nous observons et nos décisions ? C’est pourtant de bon sens. Gustave Le Bon disait que « beaucoup d'hommes sont doués de raison, très peu de bon sens » !
Si j’observe qu’une chose produit des effets qui ne sont pas souhaitables, qui sont dommageables et vont à l’encontre de ce que nous pouvons consciemment rechercher de meilleur, il est de bon sens de refuser mon adhésion à son maintien. – Quel que soit par ailleurs le discours de justification que l’on prétend me servir pour me prouver le contraire -. Ce qui reviendrait à vouloir m’abuser. Il n’est pas un seul domaine pratique dans lequel nous devions retrancher l’attitude du bon sens. Quand je suis confronté à un danger physique, j’ai un sursaut et je fais un pas en arrière. Si la maison brûle, ce n’est pas le moment de tergiverser, il faut agir tout de suite. Ce qui est une attitude tout à fait saine. Or, curieusement, nous n’avons pas du tout la même réaction quand il s’agit d’un danger moral, d’une menace psychologique, d’une calamité sociale, d’un danger qui touche à l’environnement. (Quant à la souffrance de l’âme, n’en parlons pas, nous n’en n’avons que faire).
Dans notre société actuelle, il faut faire un tapage d’enfer pour soulever les problèmes que nous n’avons même plus le bon sens de reconnaître immédiatement. Alors que les faits sont là et qu’ils crèvent les yeux. Il y a quelque chose de névrotique dans cette étrange inconscience, cette cécité, cette complaisance, cette dissimulation et ce déni des faits. Tenter, par le discours, de se donner bonne conscience en dissimulant les faits, en cherchant à cacher, à dénier l’importance de ce que l’on a là, sous les yeux, c’est maintenir l’illusion.
2) Dans Le Rire, Bergson fait quelques remarques très pertinentes sur le mécanisme de l’illusion en étroite corrélation avec le bon sens. Il prend l’exemple de Don Quichotte. « Je suppose qu'un jour, vous promenant à la campagne, vous aperceviez au sommet d'une colline quelque chose qui ressemble vaguement à un grand corps immobile avec des bras qui tournent. Vous ne savez pas encore ce que c'est, mais vous cherchez parmi vos idées, c'est-à-dire ici parmi les souvenirs dont votre mémoire dispose, le souvenir qui s'encadrera le mieux dans ce que vous apercevez. Presque aussitôt, l'image d'un moulin à vent vous revient à l'esprit : c'est un moulin à vent que vous avez devant vous ».
Il se peut qu’auparavant, nous ayons lu un conte de fées avec des géants aux grands bras. Cependant, il est de bon sens de ne pas surimposer la représentation du conte de fées et de ne convoquer que ce qui est de l’ordre d’une observation juste. Donc ici se souvenir de ce qui est utile, mais aussi oublier ce qui ne s’accorde pas avec les faits. Donc se libérer du connu pour rester en contact avec ce qui est.
« Le bon sens consiste à savoir se souvenir, je le veux bien, mais encore et surtout à savoir oublier. Le bon sens est l'effort d'un esprit qui s'adapte et se réadapte sans cesse, changeant d'idée quand il change d'objet. C'est une mobilité de l'intelligence qui se règle exactement sur la mobilité des choses. C'est la continuité mouvante de notre attention à la vie».
Que se passe-t-il dans l’esprit de Don Quichotte ? Il voit dans la forme vague devant lui ce qu’il désire voir. Il surimpose à la forme perçue une image qui n’est qu’une construction mentale de la pensée. « Voici maintenant Don Quichotte qui part en guerre. Il a lu dans ses romans que le chevalier rencontre des géants ennemis sur son chemin. Donc, il lui faut un géant. L'idée de géant est un souvenir privilégié qui s'est installé dans son esprit, qui y reste à l'affût, qui guette, immobile, l'occasion de se précipiter dehors et de s'incarner dans une chose. Ce souvenir veut se matérialiser, et dès lors le premier objet venu, n'eût-il avec la forme d'un géant qu'une ressemblance lointaine, recevra de lui la forme d'un géant. Don Quichotte verra donc des géants là où nous voyons des moulins à vent». Don Quichotte perd tout bon sens parce qu’il n’a pas su se libérer de ses constructions mentales et adapter immédiatement son attention à l’observation. Son esprit suit une suggestion et littéralement hallucine une pensée. Ce qui produit une situation où l’esprit est submergé par une illusion. Dans l’illusion se produit un retournement du bon sens. Le bon sens voudrait que nous ayons une promptitude à observer qui devance la propension à penser.
Dans les termes de Bergson cette inversion« consiste à prétendre modeler les choses sur une idée qu'on a, et non pas ses idées sur les choses. Elle consiste à voir devant soi ce à quoi l'on pense, au lieu de penser à ce qu'on voit. Le bon sens veut qu'on laisse tous ses souvenirs dans le rang ; le souvenir approprié répondra alors chaque fois à l'appel de la situation présente et ne servira qu'à l'interpréter. Chez Don Quichotte, au contraire, il y a un groupe de souvenirs qui commande aux autres et qui domine le personnage lui-même : c'est donc la réalité qui devra fléchir cette fois devant l'imagination et ne plus servir qu'à lui donner un corps. Une fois l'illusion formée, Don Quichotte la développe d'ailleurs raisonnablement dans toutes ses conséquences; il s'y meut avec la sûreté et la précision du somnambule qui joue son rêve». Le développement des constructions mentales de l’illusion est ce qui donne sa cohérence à l’attitude de celui qui s’y trouve immergé. Il s’est produit un décalage entre l’esprit et ce qui est. L’esprit est dans son fantasme et tout ce qu’il fera sous l’empire de son fantasme manquera de bon sens. C’est une existence peut être dans la conscience de veille, mais c’est une existence de somnambule. Il lui manque le sens du voir. La lucidité.
Nous sommes tous des Don Quichotte quand nous sommes en proie à des illusions et que nous cherchons par-dessus tout à faire plier la réalité à nos désirs. Que ces illusions soient individuelles ou qu’elles soient collectives. Le résultat est le même. Il se solde par une perte de tout bon sens.
3) Gardons donc les yeux ouverts et ne perdons jamais notre sens de l’observation. Même s’il en coûte de l’impertinence et un crime de lèse-majesté contre la bienséance. Comme le souligne Marc de Smedt dans Eloge du bon sens, le bon sens est la première porte vers la sagesse. A une époque où un prêt à penser est distribuer quotidiennement par la télévision, comme le coca au distributeur ; à une époque où le fanatisme prend une ampleur inégalée, il est urgent de revenir au sens de l’observation pour s’orienter dans le labyrinthe des idées reçues. Le bon sens est très modeste. Pas glorieux. Simple. Il n’a pas l’altitude de la science, ni l’envergure de la spéculation pure. Il n’est pas une connaissance, il demande seulement de regarder les faits, droit dans les yeux. Ce n’est pas une raison pour mépriser son souci d’adaptation et de se moquer de l’homme qu’il représente. Alain écrit dans les Propos sur le bonheur : « le bon sens veut que chacun s'adapte aux conditions réelles de la vie en société et il n'est point juste de condamner l'homme moyen ; c'est folie de misanthrope ».
Un esprit dépourvu de tout bon sens pourrait-il encore être intelligent ? Non dans le sens de la grandeur de l’intelligence en accord avec ce qui est. Dans le sens de la lucidité. Mais oui dans un sens très précis et assez inquiétant. Un esprit dépourvu de bon sens pourrait être un esprit calculateur redoutable, il pourrait être aussi être un raisonneur terriblement efficace… mais dépourvu du sens du réel. Je crains que dans l’univers technocratique dans lequel nous vivons, il n’y ait plus de place que pour cette forme d’intelligence. Demandez autour de vous ce que veut dire « intelligent ». La plupart des gens vous répondront en terme d’efficacité technique (l’exemple du surdoué en calcul, le problème de mathématiques vite résolu, le quotient intellectuel, l’auteur d’une théorie incompréhensible au commun des mortels, mais très à la mode etc.) C’est le revers de la mentalité postmoderne. Notre éducation ne sait développer que l’intelligence abstraite. Elle fait peu de cas du bon sens et ne propose pratiquement rien pour apprendre à chacun à observer directement. Elle se complaît dans la théorie et néglige le rapport direct avec ce qui est. Ce serait gâter l’esprit que de contribuer à mettre à mal le bon sens. Mais c’est pourtant ce que nous faisons. Nous n’avons pas encore trouvé le moyen dans notre système éducatif de laisser toute sa place au sens de l’observation.
Nous ne savons même pas faire un usage concret de notre savoir. Notre science demeure coupée de la vie.
L’essentiel réside dans l’exercice constant de la lucidité. Il faut très peu de choses pour que nous soyons emportés par un flot de réactions émotionnelles et pour troubler la clarté de la conscience. La compréhension du jeu des émotions et du mental éclaire et permet de flotter avec nos émotions tout en gardant une clarté de l’intelligence. Pour citer Marc de Smedt dans Eloge du bon sens : « il suffit de la fixation d’une émotion ou d’un ressenti à l’état de pensée qui tourne en rond, et voilà le champ de notre conscience envahi.
Réanimer cette lucidité, l’éveiller, la faire sortir de cette stupeur (ou de ce tourbillon) qui annihile toute perception annexe, est ne fait notre travail essentiel en ce monde ».
Le drame de notre époque, c’est de creuser un fossé entre le savoir et la vie. La connaissance devrait être au service de la vie, c'est-à-dire au service de la sagesse. La sagesse ne saurait exister sans connaissance. Le bon sens assume un rôle, celui du passeur qui permet de faire les premiers pas vers une intégration de la connaissance. Une raison pratique, mais qui demeure sans raison théorique. Entre le domaine du savoir où les polémiques font rage, où les théories ne sont jamais définitivement établies, et le champ de l’action où il faut bien prendre des décisions, même sans assurance complète, il y a un espace vide. Que l’on remplit grâce au bon sens.
Admettons avec Descartes que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. Mais la stupidité aussi. Il faut s’avoir s’éveiller de la stupeur de la stupidité, ce qui nécessite un solide sens critique contre le sens commun et son bagage de préjugés. Contre l’esprit raisonneur et son aveuglement. Contre l’illusion et ses chimères. Contre l’inertie de l’esprit et son conformisme paresseux. La restauration du bon sens passe par le développement de l’observation."
Philosophie et spiritualité - Raison et bon sens
> La solution du bon sens est la dernière à laquelle songent les spécialistes.
[Bernard Grasset]
> L'homme puissant qui joint l'audace à l'éloquence devient un citoyen dangereux quand il manque de bon sens.
[Euripide] [+]
Extrait de Les bacchantes