1993 : Quand Bernard Kouchner préfaçait un livre sur le Tibet
"Sans autre commentaire, voici la préface écrite en 1993 par Bernard Kouchner pour le livre "Tibet, l'envers du décor" (éditions Olizane). A rapprocher des déclarations du ministre des Affaires Bernard Kouchner depuis le début de la crise en mars...
Le Tibet meurt de nos silences
par Bernard Kouchner
DES CRIS étouffés s’élèvent de ces montagnes et de ces hauts plateaux. Une population hurle silencieusement vers nous : les Tibétains. Un homme nous tend la main : le Dalaï-Lama. Le Tibet souffre de nos timidités et de nos conformismes. Le Tibet risque de mourir de nos silences. Lhassa ? Interrogés sur la localisation de cette capitale, la majorité des Français avouent leur ignorance. Les souffrances lointaines restent muettes si les messages ne nous parviennent pas. Et le Tibet est hermétiquement clos aux journalistes. Les envahisseurs chinois ont compris que le premier ennemi de l’oppression demeure l’information. Dès lors pourquoi s’engager et surtout comment protester si on ne sait pas ce qui se passe ? D’autres barbaries sollicitent les indignations. La conscience est en panne. Peut-on prendre l’ensemble du malheur de la planète sur soi ?... Oui. Nous le devons. Ne pas s’indigner devant l’oppression, c’est plier l’échine et se résigner. En tout cas laisser mourir les autres. D’abord, il convient d’affirmer que le Tibet est un pays, avec un passé et un présent, comme le prouve le livre riche et passionnant qui suit. En 1950, la Chine a envahi puis annexé le Tibet. Les protestations furent timides. Les diplomates occidentaux s’employèrent à gommer l’incident. Nous sortions de l’affrontement avec le nazisme, l’URSS était notre alliée et le communisme se présentait sous la forme d’une utopie acceptée. Si l’espoir collectiviste a tourné court, les peurs sont encore présentes. Avec la Chine, qui offre ses marchés, on a préféré le commerce aux Droits de l’Homme. Cela s’appelle le réalisme politique. C’est une vue de l’Histoire, mais à court terme. Toute stratégie d’ampleur, toute politique de longue haleine auraient-elles disparu, remplacées par le démarchage commercial ? Pourtant, on peut facilement dresser le bilan catastrophique de l’occupation chinoise. Plus d’un million de Tibétains auraient péri de mort violente entre 1950 et 1980 : 175.000 en prison, 156.000 sommairement exécutés, 413.000 morts de faim pendant une de ces «réformes agraires» dont les théoriciens marxistes étaient friands, 92.000 morts sous la torture; près de 10.000 se seraient suicidés. L’opinion mondiale s’émut, un temps, de l’effrayante politique de contrôle des naissances qu’impose le gouvernement de Pékin: avortement même au neuvième mois, stérilisation massive des femmes et aussi des jeunes filles, infanticides en nombre. "
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